jeudi 30 avril 2020

Médaille-en-Carton

À l’âge de six ans, j’intègre le club de gymnastique de ma commune. Malgré mes efforts, je ne suis pas ce que l’on peut appeler un « bon élément ». Au gala de fin d’année, à cause de mon intestin trop long, je termine dernier. On me décore d’une médaille en carton. La médaille en carton est recouverte de papier aluminium, il y a un petit trou dans lequel passe une grossière ficelle. Je suis le seul à être décoré d’une médaille en carton. Il y a aussi une médaille d’or, une médaille d’argent et quinze médailles de bronze. Le moniteur en me remettant ma médaille en carton me lance avec un sourire de nazi : « Ça s’appelle la médaille de l’espoir. Tu peux t’estimer heureux car c’est encore trop bien pour toi. Tu ne mérites pas cette médaille en carton. » L’année suivante, mon surnom est trouvé. On ne m’appelle plus que Médaille-en-Carton. Dans les vestiaires, on me fait subir les pires humiliations, sous le regard amusé des moniteurs : « Alors, Médaille-en-Carton, ça te plaît d’avoir de la magnésie dans les fesses ? » Etc.

lundi 27 avril 2020

Le caillou

Je me souviens qu’un matin je suis tombé la tête la première sur un caillou pointu dans la cour du collège. Après, il y avait du sang à la place du caillou et le caillou était planté dans mon front, au-dessus de mon œil droit. Je ne pouvais l’enlever, donc je suis allé en classe comme ça. J’ai gardé le caillou jusqu’au soir planté comme ça dans mon front. Je me souviens que les surveillants s’amusaient en me voyant : « Pierre, t’as une pierre dans la tête. » Ou encore : « Pierre, tu portes bien ton prénom, au milieu du front. » Quatre de ces surveillants – ils étaient cinq – ont été renvoyés deux ou trois années plus tard, le cinquième s’était entre-temps suicidé dans la rivière. J’ai toujours pensé que c’était lié à mon histoire de caillou.

samedi 25 avril 2020

Monsieur Plaude

Je suis interne pendant un an dans un lycée privé catholique d’Angers. Le surveillant de l’internat est alcoolique. Il s’appelle monsieur Plaude. Il est vieux. Il porte en toute saison un blouson bleu marine, une chemise jaune, un pantalon de velours marron et des chaussures bateau. Monsieur Plaude ne m’aime pas. J’ignore à peu près pourquoi. Une nuit, mon camarade de chambre me réveille avec des hurlements et des gémissements. Il se vomit dessus et ne peut pas quitter son lit. Il dit : « Va chercher monsieur Plaubouuarrggleuu ! » J’y vais. Je reviens un instant plus tard, suivi de monsieur Plaude, qui titube, braque sa lampe-torche sur le visage de mon camarade et dit : « Qu’est-ce qu’il y a encore ici ? » Je réponds pour mon camarade : « Il vomit. » Monsieur Plaude se retourne et braque sur moi sa lampe-torche. Il me demande : « Qui ça ? » Mon camarade fait : « Je voaubouuarrggleu ! » Monsieur Plaude fait : « Moi aussi. » Et lui aussi se met à vomir. Cette nuit-là fut La Longue Nuit du Vomi. Tous les internes s’y sont mis. Tous excepté moi. Pour cela, évidemment, on m’en a beaucoup voulu. Par la suite, monsieur Plaude n’a jamais manqué de petites mains pour venir me rosser dans les couloirs, dans ma chambre, dans la salle d’étude ou sous les douches.

Nuage

Regardez, là, il y a un nuage qui a une forme qui n’existe pas. Troublant. C’est sans doute une erreur.

dimanche 12 avril 2020

Wilfried

Je suis à l’école maternelle dans le Maine-et-Loire. Ignorant encore tout de la conduite à tenir pour avoir une chance de survivre en milieu hostile, je me présente un jour sur la cour de récréation avec des lunettes de soleil. Il est sans doute préférable de ne pas le faire. Très vite, je ne sais comment les choses se passent, toujours est-il que je suis allongé par terre avec du sable dans les yeux. Plus loin, un autre enfant, plus grand que moi, chante en faisant le tour de la cour à trottinette : il porte mes lunettes. Je vais trouver une ATSEM et je lui montre du doigt le garçon qui porte mes lunettes. Je me souviens que j’appelle alors ce garçon « l’autre Mathieu » parce que je connais déjà un Mathieu et que ce n’est pas lui. L’ATSEM appelle aussitôt l’autre Mathieu Wilfried et lui dit de venir. L’ATSEM demande à l’autre Mathieu qui donc en réalité se prénomme Wilfried si les lunettes de soleil qu’il porte sont les siennes, ce à quoi il répond oui. Je proteste à plusieurs reprises, mais Wilfried ne se dégonfle pas. Finalement, l’ATSEM organise un combat entre Wilfried et moi au milieu de la cour. Très vite, je suis allongé par terre et j’ai du sable dans les yeux. Wilfried porte toujours mes lunettes et l’ATSEM lui tapote affectueusement l’épaule. Elle m’explique que les lunettes sont à lui, à présent, puisqu’il les a gagnées. Plus tard, j’apprends que Wilfried n’est autre que le fils de l’ATSEM. Cette découverte a été je crois déterminante dans mon parcours scolaire et dans mon rapport aux institutions.